Rimbaud-le-fils

Critique du livre
- Rimbaud le fils (1991)

le 02/12/2011 par olivier

« On dit que Vitalie Rimbaud, née Cuif, fille de la campagne et femme mauvaise, donna le jour à Arthur Rimbaud. On ne sait pas si d’abord elle maudit et souffrit ensuite, ou si elle maudit d’avoir à souffrir, et dans cette malédiction persista; ou si anathème et souffrance liés comme les doigts de sa main en son esprit se chevauchaient, s’échangeaient, se relançaient, de sorte qu’entre ses doigts noirs que leur contact irritait elle broyait sa vie, son fils, ses vivants et ses morts. Mais on sait que le mari de cette femme qui était le père de ce fils devint tout vif un fantôme, dans le purgatoire de garnisons lointaines où il ne fut qu’un nom, quand le fils avait six ans. On débat si ce père léger qui était capitaine, futilement annotait des grammaires et lisait l’arabe, abandonna à bon droit cette créature d’ombre qui dans son ombre voulait l’emporter, ou si elle ne devint telle que par l’ombre dans quoi ce départ la jeta; on n’en sait rien. On dit que cet enfant, avec d’un côté de son pupitre un fantôme et de l’autre cette créature d’imprécation et de désastre, fut idéalement scolaire et eut pour le jeu ancien des vers une vive attirance: peut-être que dans le vieux tempo sommaire à douze pieds il entendait le clairon fantôme de garnisons lointaines, et les patenôtres aussi de la créature de désastre, qui pour scander sa souffrance mauvaise avait trouvé Dieu comme son fils pour le même effet trouva les vers; et dans cette scansion il maria le clairon et les patenôtres, idéalement. » (p.13-14)

Rimbaud par Carjat

Le texte de Michon est définitivement placé sous le signe de la filiation. Car Arthur Rimbaud, avant de fulgurer tel une comète dans la poésie française et mondiale, la marquant à jamais d’une cautère, est un fils. Fils d’une femme mauvaise, désastreuse, d’un père capitaine  sonnant le clairon ailleurs, sur un champs de bataille fantôme, d’un père absent, fuyant peut-être le foyer de cette famille en phase d’anéantissement. On ne sait pas vraiment, on dit. Ce qu’on connaît en revanche un peu mieux, peut-être parce qu’on en a trop parlé, c’est cette autre parentèle, cette autre paternité, au-delà du père absent et de la mère mauvaise, qui fit que le malheur de Rimbaud put se transformer en vers, avec laquelle il trouva à qui parler, mais aussi de laquelle il reçut en don une parole ancienne: j’ai nommé tous ces grands-pères qui figurent alors déjà presque tous sur toutes les étagères, Malherbe, Racine, Hugo, Baudelaire, Gautier:

« Car ainsi qu’on le sait, d’autres aïeux lui donnèrent le jour, restèrent là près de lui, pas seulement en photo, et ceux-là aussi convocables et corvéables à merci que la mère était intraitable, et moins fantômes à tout prendre que le père, plus flagrants, mieux attestés par des bouquins épais avec leurs noms dessus [...] » (p.19-20)

Rimbaud le fils est l’histoire vraie de cette double filiation, de ce double legs dont le poète fut l’héritier, et qui lui permit peut-être de s’incarner ainsi dans le vers personnellement. Rimbaud le fils est l’histoire de la genèse d’une « oeuvre petite et fermée comme un poing, serrée comme un poing sur un sens réservé, une oeuvre née d’une vie déchirante comme un poing d’homme qu’on a coupé » (p.104) présentée par fragments, sur le mode du on dit. On découvre Le Bateau Ivre, Une Saison en Enfer, on découvre en partie les raisons de cette ivresse et de cet enfer dans lesquels vécut et sombra Rimbaud, nés des échos transformés du fusil lointain du père absent et des patenôtres de la « créature de désastre », du vrai tir de revolver asséné par Verlaine, l’amant paradoxal, le vieux roi du vers irrégulier qui a déjà la couronne de travers, et qui le jalouse peut-être en secret. Verlaine n’est pas seul a se voir dépassé par le petit Rimbaud de Charleville; les autres aussi, les grands-pères, celui de Guernesey, celui qui porta le gilet rouge, et Izambard, qui enseigna l’art du tempo à douze pieds au jeune poète, et Théodore de Banville, qui le fit connaître aux yeux d’un Paris incrédule, soufflé. Mais Rimbaud cessa soudain d’écrire, jeune encore et déjà légende, alors pourquoi?

« Enfin, si je m’arrache à regret au mirage romantique de cette ceinture d’or, cet attribut de Sardanapale comme porté sous un gilet rouge de mameluk, je dirais aussi qu’il cessa d’écrire parce qu’il ne put devenir le fils de ses oeuvres, c’est-à-dire en accepter la paternité. Du Bateau Ivre, de la Saison et d’Enfance, il ne daigna pas d’avantage être le fils qu’il n’avait accepté d’être rejeton d’Izambard, de Banville, de Verlaine. » (p.104)

C’est là peut-être la question essentielle posée par Michon, celle du choix de la littérature et de sa perpétuation. Qu’est-ce qui la relance? Les aïeux? La misère? La nécessité de dire tout cela? On a dit que Rimbaud fut fils de poètes consacrés, mais en devint très vite le maître. On a dit que Verlaine et leur amour poussa le poète à sangloter dans ses vers. On a dit tellement de choses à ce propos, justes ou fausses, humbles ou suintantes de fatuité, je n’en sais rien. Il reste que l’énigme-Rimbaud demeure entière; quel a pu être cet homme en effet, qui a fait irruption dans le paysage, détruisant toute chose connue sur son passage et créant une langue nouvelle, et qui s’en est allé aussi vite qu’il est venu? Qu’a-t-il pu chercher dans la poésie, cet homme dont on connaît le visage boudeur grâce à la mandorle de Carjat? La force pour vivre? L’amour? Une réponse à ses rages? Un peu de tout ça, sûrement, ou peut-être pas du tout. Mais lire Michon, lire sa prose magnifique, accumulative, subtile, lire son savoir aussi de l’histoire de ce dix-neuvième siècle « détestable », et tout cela mélangé dans à peine cent pages percutantes, invite à se réinterroger sur l’oeuvre de Rimbaud, à la lire ou à la relire, mais aussi peut-être à dépoussiérer un peu ce savoir littéraire cathédral, péremptoire qu’on a pu imposer parfois de façon autoritaire au cours du siècle qui suivit. Michon propose une lecture subjective de Rimbaud, parfaitement dénuée de prétention, dans un somptueux poème biographique qu’il faudra relire (je parle pour moi en tous cas), après avoir relu le Bateau Ivre.

 » [...] et dans ces sanglots depuis un siècle on a voulu entendre du deuil, la perte de Verlaine, la débacle des ambitions littéraires, le plomb reçu une bonne fois dans l’aile; le deuil aussi de la voyance, des trucs magiques pour faire venir le verbe, toutes momeries futuristes que la Saison désavoue sans ambages; mais je me demande si ces sanglots, ces cris, ce poing en cadence martelant la table, ça n’était pas au-delà de tout deuil une joie très antique et toute pure. C’étaient peut-être les sanglots du grand style, quand par hasard une fois dans votre vie la grâce vous le fait tomber sur la page [...] » (p.105-106)

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2 commentaires

  1. Françoise V. dit :

    Rimbaud et peut-être Michon ont certainement eu une fille…Lydie Dattas, La Foudre que je vous propose en écho de cette lecture de Rimbaud le Fils…
    Tout est dans la phrase et dans la pensée portée par la phrase
    Françoise

  2. Cécile dit :

    Bien sûr il y a Rimbaud l’effronté qui n’en finit pas de nous dynamiter, et Michon avec sa lecture dépoussiérée. Quand on est passionné par ces 2, on ne peut qu’être admiratifs de ta compréhension percutante et de ton art d’écrire. Oserai-je te demander de passer dans ma classe pour communiquer ton enthousiasme?
    En tout cas ta rubrique me donne envie d’aller lire d’autres livres que tu proposes!
    Merci!

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